La religion et la peine de mort / Discours de l’Ambassadeur de France en Biélorussie Michel Raineri [ru]

Table ronde du 21 juin 2013, Minsk

Je remercie les organisateurs de cette conférence de m’avoir invité à m’exprimer. Vous connaissez la position intangible de mon pays : la France est opposée à la peine de mort, partout et en toutes circonstances. Nous rappelons cette position à chaque occasion, y compris lorsque la peine capitale est prononcée dans des pays alliés, en particulier aux Etats-Unis – ceci, pour devancer vos remarques. Vous pouvez le vérifier sur les sites internet du ministère des affaires étrangères ou de notre ambassade à Minsk.

Si vous me permettez, toutefois, je vais compléter cette introduction de quelques propos plus précis. La France est une République laïque et je suis tenu au devoir de réserve, mais cela ne me dispense pas d’avoir une opinion personnelle.

Le 11 avril 2011, une terrible explosion dans le métro de Minsk a tué 15 personnes et en a blessé 200. Le 14 juin 2013, un assassin a été condamné pour avoir tué une jeune femme de 102 coups de couteau. S’il le fallait encore, ces deux exemples démontrent que la peine de mort n’est pas une sentence dissuasive.

Si ce n’est pas pour dissuader les criminels, je me demande alors pourquoi, sur le continent européen, la Biélorussie est le seul pays à appliquer encore la peine capitale. Je connais la thèse officielle : c’est parce que le peuple en a décidé ainsi, lors du referendum du 24 novembre 1996 ; des études d’opinion montrent par ailleurs que la majorité des Biélorusses est toujours favorable à la peine de mort.
Après 3 ans et demi de présence, je commence à connaître les Biélorusses. Vous êtes un peuple pacifique et vous le proclamez fièrement, à juste titre, au début de votre hymne national. Je ne comprends pas ce qui vous distingue fondamentalement de vos voisins européens, les Lituaniens, les Polonais et les Russes, avec lesquels vous avez une histoire commune. Vos ancêtres s’appellent Skaryna et Mickiewicz, ils ont construit le château de Mir et le domaine de Nieśwież, ils ont éclairé l’Europe de leur savoir et de leurs valeurs.

Pourquoi, à partir de ce patrimoine commun, le peuple biélorusse choisit une voie différente sur un sujet de société tel que la peine de mort ?
A la base nous sommes tous identiques, Français et Biélorusses, Européens du nord et du sud. Les crimes horribles que j’ai mentionnés au début suscitent le même sentiment chez nous tous. Ce même sentiment, je l’ai retrouvé sur Tut.by dans les réactions à mes prises de position en faveur de l’abolition la peine de mort, pourtant très respectueuses des opinions de chacun. Ce sentiment, il porte un nom : la haine. Oui, la haine ! Quand j’ai vu les images du métro de Minsk, quand je me suis rendu sur les lieux, le lendemain, quand je rencontre des victimes de cette explosion, je ressens de la haine pour ceux ou celles qui ont fait couler le sang des innocents.

Mais la haine doit-elle guider les décisions des responsables politiques ? Je ne le pense pas. Et c’est là que les corps sociaux comme l’Eglise jouent un rôle irremplaçable pour éclairer les consciences et les cœurs de la population. En Europe, les Eglises peuvent s’exprimer plus ou moins librement, en tant qu’institution. Mais personne n’empêche les prêtres, immergés quotidiennement dans les préoccupations de leurs paroissiens, d’apaiser et de canaliser la colère.

J’ai sous les yeux la déclaration de l’Eglise orthodoxe biélorusse publiée le 13 décembre 2011 sur le site church.by. Nous nous connaissons bien maintenant, je sais que je peux vous le dire avec franchise. Je la trouvé tiède et compliquée. Depuis qu’ont été écrits l’Ancien Testament et les Evangiles, l’Eglise a toujours travaillé à révéler la prise de conscience de la place de l’homme dans la société. La torture, les traitements cruels et dégradants, mais aussi la peine de mort sont des agissements graves contre la personne humaine, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, et ceci concerne même le plus misérable d’entre nous. C’est pourquoi, en mai 1998, sa sainteté Alexis II, patriarche de Moscou et de toutes les Russies, avait déclaré : « La peine capitale constitue un homicide avec préméditation et une violation du commandement biblique enjoignant de ne pas tuer. » [fin de citation] Toutes Eglises confondues, nous partageons la ferme croyance que seul Dieu est le maître de la vie et de la mort. Il est difficile de trouver une bonne raison pour autoriser l’Etat à faire exception à cette conviction. L’Etat moderne a d’autres moyens de rendre la justice.

De plus, l’Eglise orthodoxe a une position très saine sur la question de l’erreur humaine. Aussi conteste-t-elle, avec raison, l’infaillibilité du pape en vigueur dans l’Eglise catholique. C’est un dogme qui crée le malaise chez beaucoup de catholiques aussi, et je fais partie de ceux-là. J’aimerais entendre l’Eglise orthodoxe de Biélorussie se prononcer sur l’infaillibilité du juge ou du tribunal. L’Histoire, des deux côtés de l’Atlantique, nous fournit nombre d’exemples malheureux d’erreurs judiciaires.

Croyez-moi, les Français n’éprouvent aucune complaisance pour les assassins. La France, plus que d’autres pays, est exposée au terrorisme en raison de ses positions responsables et courageuses dans les régions du monde en conflit. Des attentats ont frappé notre sol et nos concitoyens dans les années passées. Cela ne nous a pas fait dévier d’un iota de notre position contre la peine de mort. Quelques semaines après l’explosion à Minsk, un attentat a tué plusieurs touristes français à Marrakech. Ce sont les familles des victimes elles-mêmes qui ont demandé au juge marocain de ne pas prononcer la peine de mort contre les coupables.

Je ne suis pas là pour donner des leçons, mais pour partager l’expérience de mon pays. En 1981, lorsque Robert Badinter, qui était parmi vous il y a trois ans, a fait adopter l’abolition de la peine capitale, la majorité de l’opinion française n’était pas favorable à cette réforme. Cela a été la décision audacieuse du Parlement français, au-delà des clivages politiques, de voter cette loi. La France, 30 ans après, ne le regrette pas.

Il faut d’abord créer le débat, ce que permet la conférence d’aujourd’hui. Au-delà, les institutions sociales doivent prendre le relais pour permettre à chacun de s’exprimer. L’abolition de la peine de mort n’est pas seulement une décision politique qui appartient aux « autorités d’en haut ». Elle est avant tout une question de conscience, une question de morale. Elle entre donc pleinement dans la pastorale de l’Eglise. En Biélorussie comme ailleurs./.

Dernière modification : 23/03/2016

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